La jeune fille assise en face de moi me rappelle quelqu’un.

Distraitement, elle se ronge les ongles, préoccupée par son livre aux pages cornées. Ses cheveux coulent en cascades blondes sur ses épaules et son regard gris s’accroche aux mots comme à des bouées. Si elle le pouvait, elle plongerait dans l’histoire, tête la première sans un mot. Elle voguerait le long de sinueuses phrases, se ferait un collier en points de suspension, et un lit de guillemets, dans lequel elle s’allongerait, à chaque chapitre terminé.

Rêveuse, elle masse sa nuque tendue, les yeux toujours rivés sur son livre. Que lit-elle? Où vont se perdre les mots qui s’échappent en un soupir inaudible ?
Elle remonte ses genoux sur lesquels son menton se pose. Elle ressemble à un cocon, enveloppée de récits extraordinaires. Du haut de sa tour d’ivoire, c’est elle qui combat les démons nichés dans les recoins sombres de son âme. Pas de Prince charmant à l’horizon.

Elle fait rouler une cerise sur la paume de sa main, avant de la déposer entre ses dents. Délicatement, la chaire se fend, teintant ses lèvres de gourmandise. Elle ne se débarrasse pas du noyau, elle aime le faire rouler entre sa langue et son palais.

Ce livre elle l’a tellement lu, elle connait le rythme des phrases par cœur. Les personnages elle a trinqué avec eux, elle a senti leur cœur battre, elle les côtoie dans ses rêves. Elle s’est emparée de leur histoire comme on adopte une habitude. Elle s’est construit une illusion, murée de dialogues qui ne sont pas d’elle, mais qui lui vont si bien. Pourquoi vivre une vie quand on peut en vivre plusieurs ?

Elle interrompt sa lecture quelques instants, relève la tête et plonge ses yeux dans les miens. Derrière son regard voilé, on peut apercevoir des champs de citronniers, des montagnes, des éclats de rire en ruisseaux débordants et des bouquets de promesses faites aux autres, à elle-même. Elle ne me voit pas. Elle ne voit rien. Sauf la lune sur laquelle elle s’est perchée.

Lentement, ses membres se déplient, fêlant le cocon fragile qui l’entoure. Elle replace une mèche égarée derrière son oreille avant d’humecter son index et de tourner la page. Un sourire absent se dessine sur son visage concentré. Quel passage vient-elle de découvrir pour la énième fois ? Elle semble si heureuse dans son confort si simple, celui des mots.

Je viens d’achever la lecture de mon chapitre préféré, celui qui ne me déçoit jamais, comme une baignade en pleine canicule. SI je le pouvais, je voguerais le long de sinueuses phrases, me ferais un collier en points de suspension, et un lit de guillemets, dans lequel je m’allongerais à chaque chapitre terminé.

Le noyau de cerise dans ma bouche a perdu de sa rugosité.