• Yoo, j’ai besoin de faire pipi !
  • Yoo, moi aussi !

C’est à peu près comme ça que se déroulent les conversations post-3 bières avec mes copines. Je sais, notre lyrisme légendaire vaut bien vos regards de travers, vous qui nous jugez dans le bus lorsque l’on décide de jeter notre dévolu sur un house party après un predrink arrosé.
Ceux qui ont déjà offert à leurs papilles le doux plaisir d’une blonde, rousse ou brune sauront que de décider d’aller aux toilettes équivaut à un arrêt de mort. Une fois que la barrière de la bière-pipi est franchie, there’s no turning back. Opération chutes de Niagara. Avalanche aquatique. Bref, vous avez compris le délire.

Quand une copine décide qu’il est l’heure d’aller soulager sa vessie débordante, le gong est sonné pour nous toutes. On ne peut plus attendre, on trépigne d’impatience, on se ronge les ongles, on se pousse dans les escaliers et on sort tous les jurons dans toutes les langues possibles (qui se transforment invariablement par un long tabarnaaaaaak plaintif).
Lors de ce moment fatidique, la justice féminine veut que nous n’attendions pas sagement l’une après l’autre, en file indienne derrière la porte des toilettes. Quelle idée saugrenue.

Et vas-y que les mains s’agrippent et que la porte des WC se fait défoncer par une colonie de jeunes filles en pleine apothéose urinaire. J’imagine bien que bon nombre de gars doivent se demander qu’est-ce que nous pouvons bien faire entassées dans une salle de bain. Il est certain qu’une seule cuvette ne puisse nous contenir toutes en même temps. Mais alors, quel secret cachons-nous là-dedans ?

Voyez la scène comme les coulisses d’un spectacle. Nous rembourrons nos soutifs, tout en rabibochant les plumes de notre décolleté ébouriffées par la nuit venue. Le parfum est vaporisé,   paillettes, strass et diamants sont remis en place, le khôl est retracé, épongé. C’est l’arrière-scène du Met Gala dans l’appartement sur Mont-Royal, l’ombre d’une chanson se faufilant sous le pas de la porte.

Pendant que l’une s’applique à faire pipi le plus gracieusement possible, une autre se pose sur le rebord du bain songeuse, à regarder celle qui réapplique son rouge avec justesse. Ça jacasse, ça Snapchat, ça rigole, ça renverse du vin sur le carrelage. Le rideau est tombé quelques instants, les corps sont plus détendus, les sourires moins crispés, on est entre nous. Pause-pipi rime avec détente. On desserre le pantalon, on réajuste son collier et on secoue nos cheveux.

Derrière la porte, la soirée bat son plein quelques garçons nous ont vu nous précipiter aux toilettes, main dans la main en piaillant le plus naturellement du monde. Curieux, ils se demandent ce que l’on trafique là-dedans. Ce lieu d’habitude si ordinaire avec son rideau de douche défraichi, son papier toilette extra doux et ses savons dépareillés devient pendant quelques instants un speakeasy mystérieux, merveilleux monde où les filles vont se perdre.

Lorsque nous en sortons, ils s’y dirigent, mine de rien, et rallume la lumière. Devant eux, rien n’a changé, le rideau est toujours défraîchi, le papier toujours aussi doux et les savons désassortis. Déçus, ils referment la porte, laissant échapper une plume.